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Tradition onirique islamique

Rêver de requin en islam : signification selon Ibn Sirin

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L'eau ne montre rien. C'est par là qu'il faut commencer, parce que c'est là que le requin diffère de tout le reste du bestiaire onirique. Un fauve sur la terre, on le voit venir ; une bête sous la surface, non. Elle est déjà là quand l'ombre passe. Les manuels classiques d'interprétation des rêves ne connaissaient pas le requin sous le nom qu'on lui donne aujourd'hui — qirsh (قرش) ne s'est fixé que tardivement sur cet animal — mais ils avaient une catégorie où le ranger sans hésiter : les prédateurs de la mer, les bêtes à dents qui mordent dans une eau opaque. Et l'eau, dans le langage des interprètes, c'est le voilé, l'inconscient, ce qui se trame hors de votre regard. Un adversaire d'eau est un adversaire qu'on ne voit pas approcher.

Sur ce principe, la tradition est stable. Le prédateur marin se lit comme un ennemi puissant et dissimulé — quelqu'un qui vous en veut sans le dire, et qui manœuvre dans l'ombre. C'est la grille qu'Ibn Sirin applique aux fauves qui menacent le dormeur, et que les interprètes qui le suivent étendent aux bêtes de l'eau : là où le lion ou le serpent figurent l'ennemi qui se déclare, la bête immergée figure celui qui guette, tapi, l'occasion de frapper. La nuance compte, parce qu'un rêve où l'animal vous observe sans mordre et un rêve où il se jette ne disent pas la même chose sur le danger : l'un est encore en formation, l'autre a déjà frappé.

Maintenant, l'inverse vaut aussi. Lui échapper, ou le tuer, on le rapporte comme une victoire — vous l'emportez sur cet adversaire ou sur la tentation qu'il incarne, et la tradition rappelle aussitôt que ce triomphe se reçoit, il ne s'arrache pas seul. Et puis il y a une lecture qui surprend ceux qui n'attendent du prédateur que la peur : la grande bête de mer n'est pas qu'une gueule, elle est aussi du butin, du gain, du profit qui revient à qui la maîtrise. Le même animal, selon qu'il vous menace ou qu'il passe au calme dans une eau claire, bascule de l'ennemi à la prise. C'est tout l'art de ces lecteurs anciens — ils refusaient de figer une image dans un seul sens, ils la faisaient dépendre du grain du rêve, de l'eau autour, de ce que vous ressentez en vous éveillant.

Reste une question que les manuels ne formulent pas pour vous mais qu'ils ouvrent malgré eux. Et si le requin, dans le rêve, c'était vous ? S'identifier au prédateur, glisser dans sa peau, nager comme lui — la tradition tend alors à retourner l'avertissement contre le rêveur. Le danger n'est plus dehors. Il interroge une dureté, une part de soi tentée d'écraser plus faible que soi, ce que les savants nomment le zulm, l'injustice exercée sur autrui. Lu ainsi, le rêve n'est pas une menace à fuir mais un miroir, et la réponse qu'il appelle n'est pas la fuite : c'est l'istighfâr, la demande de pardon, et un coup d'œil franc sur sa propre conduite.

Tout cela se joue dans la mer, et la mer, le Coran ne la donne jamais comme un décor neutre. Elle nourrit et elle éprouve. La sourate Yûnus en fixe l'image la plus nette : des hommes voguent, le vent leur est doux, ils se réjouissent — puis un vent impétueux les assaille, les vagues les submergent de toutes parts, ils se croient cernés, et c'est là, seulement là, qu'ils invoquent Allah avec une sincérité entière (Coran 10:22). Le requin appartient à cette mer-là, la mer de l'épreuve. Il peut n'être que cela : l'épreuve faite forme, imprévisible comme une lame, et qu'Allah écarte de qui se tourne vers Lui sans réserve. Aux dormeurs qu'inquiètent ces rêves de bêtes menaçantes, on a de longue date conseillé une parole à se mettre à la bouche, celle-là même du Coran : hasbunallâhu wa ni'mal-wakîl, « Allah nous suffit, et quel excellent garant » (Coran 3:173).

Un dernier mot sur la méthode, parce qu'il décide de tout le reste. Avant de chercher l'ennemi, l'épreuve ou le butin, regardez le rêve lui-même. Une eau limpide et un requin qui passe sans vous viser ne pèsent pas comme une attaque dans une eau noire, et un réveil paisible n'a rien à voir avec un réveil oppressé. Le songe vrai, la ru'yâ, console et oriente ; le mauvais rêve, le hulm, vient brouiller et n'attend pas qu'on l'interprète. Ibn Sirin renvoyait toujours à l'état de celui qui dort, à ses circonstances, à ce qui occupe sa vie éveillée. Le requin n'a pas un sens. Il a le vôtre.

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