Symbolisme islamique
Rêver d'eau en islam : signification selon Ibn Sirin
Le dictionnaire complet — 150 symboles décryptés — Kindle 6,99 € →L'eau — al-ma' (الماء) — est le symbole onirique le plus riche et le plus commenté de toute la tradition islamique. Mentionnée plus de soixante fois dans le Coran, elle est à la fois source de vie, signe de grâce divine et instrument du Jugement. Ibn Sirin, Al-Nabulsi et Ibn Qutaybah lui consacrent chacun de longs développements dans leurs encyclopédies oniriques. Cette page présente l'ensemble des interprétations classiques, organisées par type d'eau, action et contexte du rêve.
· Ayoub Merlin
Aucun symbole n'a fait couler autant d'encre chez les interprètes musulmans que l'eau. Ibn Sirin lui-même, qui expédie parfois un songe en une ligne, lui consacre des pages. Et la raison tient à un seul verset, celui qui a tout fondé : « de l'eau Nous avons fait toute chose vivante » (Coran, Al-Anbiya 21:30). Rêver d'eau, dans cette tradition, ce n'est donc pas rêver d'un élément parmi d'autres. C'est rêver de la vie même, dans ce qu'elle a de donné, de fragile, de repris.
D'où une règle que les anciens répètent jusqu'à l'évidence : tout se joue dans la qualité de l'eau, pas dans l'eau. Une eau douce et claire est le meilleur présage qu'un croyant puisse recevoir — santé, longévité, provision licite (rizq halal), foi limpide. Ibn Sirin la place au sommet. Boire de cette eau à satiété, c'est être comblé là précisément où l'on attendait de l'être ; s'y baigner, c'est laver ses péchés, et il y lit un repentir (tawbah) accueilli. Tout le contraire de l'eau salée, qui élargit l'horizon mais le rend amer : la mer offre un monde immense et dur à franchir, et en boire annonce qu'il faudra endurer avant d'aboutir. Quant à l'eau trouble, boueuse, sombre — là vient l'avertissement. Confusion, conflits, maladie ; et plus elle est opaque, plus l'épreuve est profonde. Reste l'eau qui dort, stagnante, sans courant : une affaire bloquée, un argent qui ne tourne pas, l'absence de barakah à cet instant précis de la vie.
Restent les gestes, car le même bassin ne dit pas la même chose selon ce qu'on en fait. Traverser un cours d'eau, c'est passer d'une phase à l'autre — aisément si l'on passe à gué sans peine, avec des obstacles sinon. Porter de l'eau dans un récipient renvoie à ce qu'on accumule, économies ou héritage, et la taille du vase dit l'ampleur de la part. La voir déborder, c'est l'abondance qui excède le besoin : on partage, la famille s'agrandit.
Là où Al-Nabulsi (1641-1731) prend le relais, c'est dans la nuance des sources. Une eau de source jaillissant dans la maison, et c'est la sagesse, le savoir ('ilm), parfois l'annonce d'un enfant qui en sera pourvu. La pluie reste la miséricorde dans sa forme la plus pure — tombant sur la ville entière, elle bénit la communauté ; sur le seul rêveur, la grâce lui est personnelle. Le puits, lui, garde un secret : richesse cachée, et y puiser, c'est atteindre par l'effort ce qui restait hors de portée.
Mais c'est sur la noyade qu'Al-Nabulsi surprend le plus. On croit l'image funeste ; elle ne l'est pas toujours. Se noyer dans une eau claire peut signifier une immersion totale dans la connaissance ou dans l'amour divin — ce que les soufis nomment fana', l'effacement en Dieu. C'est seulement dans les eaux troubles et sombres que la noyade redevient ce qu'on redoute : perte, maladie grave, deuil proche. Même retournement pour l'eau chaude, sur laquelle il est plus net qu'Ibn Sirin : elle dit le feu des passions ou le châtiment. S'y laver volontairement, c'est se purifier d'un péché par la peine ; y être plongé de force, c'est subir l'injustice d'un autre.
Le lieu, enfin, pèse autant que le reste. La mer figure le souverain, l'autorité, le monde dans son immensité : y nager sans sombrer, c'est côtoyer le pouvoir sans en être broyé, et la mer déchaînée annonce la fitna, la discorde qui monte. Le fleuve, plus humain, désigne un homme généreux, un bienfaiteur ; lorsqu'il déborde sur les champs, Ibn Sirin y voit la largesse d'un dirigeant juste dont tous profitent. L'eau qui entre dans la maison, elle, parle du foyer : claire, c'est la paix domestique ; en crue, c'est le trouble intime.
On retrouve alors, derrière chaque variante, les trois visages coraniques de l'eau que les anciens n'ont jamais cessé de distinguer : la miséricorde qui descend du ciel et vivifie la terre morte (Al-A'raf 7:57), la rivière fraîche du Paradis promise aux justes (Muhammad 47:15), et le Déluge de Noé (sourate Nuh) qui engloutit les nations endurcies. Vie, grâce, jugement. C'est pourquoi Ibn Sirin sépare toujours, d'un même songe, l'eau qui purifie de l'eau qui noie.
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- Ibn Sirin, Muhammad. Tafsir al-Ahlam al-Kabir (تفسير الأحلام الكبير), VIIIe siècle.
- Al-Nabulsi, Abd al-Ghani. Ta'tir al-Anam fi Tafsir al-Manam (تعطير الأنام في تعبير المنام), XVIIIe siècle.
- Ibn Qutaybah, Abu Muhammad. Kitab Ta'bir al-Ru'ya (كتاب تعبير الرؤيا), IXe siècle.
- Le Saint Coran, sourate Al-Anbiya (21:30), sourate Muhammad (47:15), sourate Nuh (71).
- Al-Tabari, Muhammad ibn Jarir. Jami' al-Bayan fi Ta'wil al-Qur'an, Xe siècle.