Tradition onirique islamique
Rêver de morsure en islam : ce que cache vraiment se faire mordre (Ibn Sirin)
Le dictionnaire complet — 150 symboles décryptés — Kindle 6,99 € →Une dent qui s'enfonce sans laisser de trace, une autre qui fait perler le sang : pour les interprètes musulmans, ce sont deux rêves, pas un. La morsure se lit d'abord à ce qu'elle laisse. Le sang qui coule pèse une perte. La douleur ressentie mesure l'intensité d'une inimitié bien réelle. Et la marque qui s'efface au matin dit que l'attaque a eu lieu, mais qu'elle a manqué sa cible.
Car se faire mordre, c'est subir un contact. Pas une menace lancée de loin. Un ennemi qui mord en est déjà à atteindre, pas à prévenir. Ibn Sirin lit dans le rêveur mordu une mauvaise nouvelle qui approche, le coup d'un adversaire qui arrive à ses fins — une médisance, une jalousie, la déloyauté de quelqu'un d'assez proche pour avoir pu planter ses dents. Plus la personne était proche dans la vie éveillée, plus le coup vise une confiance qu'on croyait à l'abri.
Pourtant la lecture qu'Ibn Sirin place en tête est la plus négligée. Mordre par gourmandise — croquer, dévorer — n'accuse aucun ennemi. Cela trahit le rêveur lui-même, happé par les plaisirs de ce bas-monde, dévoré par ses appétits au point d'en oublier l'au-delà. La dent dit alors la voracité. Une faim qui consume plus qu'elle ne nourrit.
Reste l'endroit où la dent se plante, et c'est sans doute le détail le plus utile à garder. La main renvoie au travail, au gain, à ce qu'on tient : y être mordu, c'est voir son gagne-pain visé — un litige, une affaire qui tourne mal. Le pied et la jambe touchent au chemin, aux projets, à la marche en avant qu'on cherche à freiner. L'épaule et le bras, un soutien qu'on croyait sûr et qui se dérobe. Le visage met en jeu l'honneur, la réputation. Même dent, autre récit.
Qui mord fixe ensuite la couleur de l'ennemi. Al-Nabulsi sépare les rôles : le chien aboie avant de mordre, le serpent frappe sans prévenir. Le premier nomme un homme vil, hargneux, qui nuit par la langue — Ibn Sirin le range volontiers parmi ces nuisibles que le Prophète ﷺ a nommés fawasiq, ces cinq bêtes qu'on peut tuer même en état de sacralisation, le chien mordant aux côtés du corbeau, du milan, du scorpion et du rat (Al-Bukhari et Muslim). Le serpent, lui, c'est l'ennemi caché, le venin qui s'infiltre dans une relation. Un visage connu qui mord est la plus directe des morsures : la déception vient d'un proche, et plus il l'est, plus le coup vise une intimité. Chacune de ces bêtes a son histoire ailleurs ; ce qui se joue ici, c'est la dent, pas l'animal.
Le présage se renverse, du reste, dans la suite du rêve, jamais dans la seule morsure. Repousser la bête, se dégager de sa prise, la tuer : le rêveur prendra le dessus, déjouera l'attaque. La subir sans réagir avoue une faiblesse du moment — qu'il vaut mieux reconnaître que nier.
Restent les scènes où c'est le rêveur qui mord. Se mordre les doigts, la main, jusqu'au sang parfois : c'est le rêve du regret, du dépit retourné contre soi devant une faute ou une occasion gâchée. Mordre autrui peut trahir une médisance dont on est cette fois l'auteur. La grille se retourne, et elle invite à se regarder plutôt qu'à se méfier.
Un dernier mot, parce que beaucoup de pages en rajoutent : aucune parole authentique du Prophète ﷺ ne fixe un sens chiffré à la morsure. Ce qui précède vient des interprètes — Ibn Sirin, Al-Nabulsi — et reste une grille de lecture, pas une sentence. Un rêve se relit à la lumière de la vie de celui qui l'a fait. Et son sens dernier n'appartient qu'à Dieu.
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